15
Smithback, debout sur le trottoir, scrutait d’un air dubitatif un bâtiment de brique, sa façade rougeoyant sous le soleil. L’immeuble, situé au 108 de la 99e Rue Ouest, était une copropriété d’avant-guerre plutôt cossue, sans style distinctif. Cette façade anonyme ne l’intéressait d’ailleurs pas en tant que telle, mais derrière ces murs de brique se cachait un trois pièces à loyer contrôlé, proche du Muséum, pour seulement dix-huit cents dollars par mois.
Smithback examina ensuite la rue, afin de se faire une petite idée du quartier. Ce n’était peut-être pas le coin le plus attrayant de l’Upper West Side, mais il y avait pire. Deux clochards, assis un peu plus loin sur les marches d’un perron, se passaient une bouteille dissimulée dans un sac en papier. Smithback regarda sa montre. Nora serait là dans moins de cinq minutes et il savait déjà que la bataille s’annonçait rude. Si seulement ces deux clodos avaient la bonne idée d’aller picoler un peu plus loin... Prenant dans sa poche un billet de cinq dollars, il s’approcha d’un air dégagé.
— Il fait plutôt beau, non ? fit-il. Espérons qu’il ne va pas pleuvoir.
Les deux types l’observaient d’un air méfiant.
— Vous savez, les gars, ce serait sympa si vous alliez vous acheter quelque chose à manger, proposa-t-il en brandissant le billet de cinq dollars.
L’un des types se mit à ricaner, dévoilant une rangée de dents gâtées.
— Pour cinq dollars ? Et pis quoi, encore ! C’est même pas assez pour un café chez Starbucks. En plus, j’ai mal à la patte.
— Ça, c’est vrai, approuva l’autre en se mouchant du revers de la main.
Smithback exhuma cette fois de sa poche un billet de vingt dollars.
— C’est que mes putains de jambes me font vraiment mal...
— C’est ça ou rien.
Le clochard le plus proche de Smithback lui arracha le billet des mains et les deux hommes s’en allèrent d’un pas traînant, avec force borborygmes et reniflements. Ils ne tardèrent pas à passer le coin de la rue, sans doute pour se rendre au magasin d’alcool le plus proche, sur Broadway. Au moins, ceux-là ne faisaient de mal à personne. Pas comme les fumeurs de crack et autres drogués qu’on trouve dans certains quartiers. Tournant la tête, il aperçut la silhouette filiforme d’une femme en noir perchée sur des talons hauts, un sourire vendeur accroché à ses lèvres trop rouges. La fille de l’agence immobilière, pile à l’heure.
— Vous devez être monsieur Smithback, lui dit-elle d’une voix rauque de fumeuse en lui tendant la main. Je m’appelle Millie Locke. J’ai les clés de l’appartement. Votre, euh, amie est-elle là ?
— Tenez, la voilà.
Nora apparaissait effectivement au coin de la rue, son trench-coat ouvert au vent, un sac à dos à l’épaule. En les apercevant, elle leur fit un signe de la main.
— Ravie, fit la fille de l’agence lorsque Nora arriva à leur hauteur.
L’entrée de l’immeuble était miteuse, avec ses rangées de boîtes aux lettres défraîchies et son miroir usé, visiblement fixé là pour donner davantage de volume au vestibule. Millie Locke appela l’ascenseur, déclenchant un grincement au-dessus de leurs têtes, suivi d’un ronronnement désuet.
— C’est admirablement situé, fit Smithback à Nora. Tu es à vingt minutes à pied du Muséum, le métro est tout près et le parc est juste à côté.
Nora ne répondit pas. Les yeux rivés sur la porte de l’ascenseur, elle n’avait pas l’air de bonne humeur.
La porte s’ouvrit en grinçant et ils se casèrent tant bien que mal dans la cabine qui s’ébranla poussivement. La montée parut interminable à Smithback, qui avait l’impression désagréable de faire l’objet d’une inspection en règle. L’ascenseur finit par s’arrêter au cinquième et la fille de l’agence les précéda dans un couloir mal éclairé avant de s’arrêter devant une porte métallique brune munie d’un judas. Elle ouvrit successivement quatre serrures et poussa la porte.
Smithback était assez agréablement surpris. L’appartement, plutôt propre, donnait sur la rue. Les planchers en chêne étaient usés et plus très droits, mais enfin c’était du chêne. La brique avait été mise à nue sur l’un des murs et les autres étaient recouverts de placo peint.
— Alors ? Qu’en penses-tu ? demanda-t-il d’un ton enjoué. C’est pas mal, non ?
Nora ne disait toujours rien.
— C’est l’affaire du siècle, s’interposa la fille de l’agence. Dix-huit cents dollars par mois, un loyer contrôlé, extraordinairement bien situé, calme, lumineux, avec l’air conditionné.
La cuisine aménagée n’était pas de première fraîcheur, cependant elle était propre. Les chambres à coucher étaient petites, mais très ensoleillées.
Ils s’arrêtèrent au milieu du salon.
— Alors Nora, demanda Smithback d’un ton humble qui lui correspondait mal. Qu’en penses-tu ?
Nora, le front soucieux, avait une mine particulièrement sombre qui ne présageait rien de bon. La fille de l’agence immobilière recula de quelques pas afin de leur donner un semblant d’intimité.
— Pas mal, finit par dire Nora.
— Pas mal ? Dix-huit cents dollars par mois pour un F3 dans l’Upper West Side ? Dans un immeuble d’avant-guerre ? C’est génial, tu veux dire.
La fille de l’agence en profita pour s’immiscer dans la conversation :
— Vous êtes les premiers à le visiter, sinon il serait déjà parti.
Elle fouilla dans son sac et sortit un paquet de cigarettes et un briquet qu’elle alluma avant de demander, les mains écartées :
— Ça ne vous dérange pas ?
— Il y a quelque chose qui ne va pas, Nora ? demanda Smithback.
Nora eut un petit geste agacé. Elle s’approcha de la fenêtre, les yeux dans le lointain.
— Tu as bien donné ton congé à ton propriétaire, au moins.
— Non, pas encore.
Smithback faillit s’étrangler.
— Quoi ? Tu ne l’as pas encore fait ?
Elle fit non de la tête avant d’ajouter, les yeux perdus dans le vague.
— Tu sais, Bill, c’est un changement majeur pour moi. Je veux dire, le fait de vivre ensemble...
Elle ne termina pas sa phrase.
Smithback, perdu, regardait tout autour de lui. La fille de l’agence, croisant son regard, détourna la tête. Il reprit, parlant plus bas :
— Nora, tu m’aimes, au moins ?
Nora regardait toujours fixement par la fenêtre.
— Mais oui ! C’est juste que... j’ai eu une journée éprouvante. Ça te va, comme ça ?
— Pas de problème. Après tout, on n’est pas mariés.
— Arrêtons de parler de tout ça.
— Arrêter d’en parler ? Mais Nora, c’est exactement l’appartement qu’il nous faut. On ne trouvera jamais mieux. Il n’y a plus qu’à négocier les frais d’agence.
— Les frais d’agence ? Quels frais d’agence ?
Smithback se tourna aussitôt vers la femme.
— Quel est le montant de votre commission, déjà ?
La fille de l’agence souffla un nuage de fumée en toussant
— C’est bien que vous en parliez, d’autant que la commission de l’agence est extrêmement raisonnable, surtout pour un loyer aussi faible. Sans oublier que je vous fais une fleur en vous faisant visiter les premiers.
— Quel est le montant de votre commission ? demanda sèchement Nora.
— Dix-huit.
— Dix-huit quoi ? Dix-huit dollars ?
— Dix-huit pour cent. Calculés uniquement sur la première année, bien évidemment.
— Mais... répondit Nora en calculant rapidement de tête. Ça fait presque quatre mille dollars !
— Ce qui est très bon marché, surtout pour une affaire comme celle-là. De toute façon, si vous ne prenez pas l’appartement, les suivants se jetteront dessus, répliqua-t-elle en regardant sa montre. J’ai d’ailleurs rendez-vous avec eux dans dix minutes, ce qui ne vous laisse pas beaucoup de temps pour vous décider.
— Qu’en penses-tu, Nora ? interrogea Smithback.
— Il faut que je réfléchisse, soupira la jeune femme.
— On n’a pas le temps de réfléchir.
— Mais si, on a le temps. Ce n’est tout de même pas le seul appartement à louer à Manhattan.
Un silence glacial s’installa. La fille de l’agence regarda ostensiblement sa montre.
— Je te l’ai dit, Bill, reprit Nora en secouant la tête. Je ne suis pas dans un bon jour.
— C’est le moins qu’on puisse dire.
— Tu te souviens de la collection Shottum dont je t’ai parlé l’autre jour ? Hier, aux archives, on a trouvé une lettre terrifiante cachée dans une boîte à double fond.
Smithback était au bord de la crise de nerfs.
— On ne pourrait pas parler de ça plus tard ? C’est exactement l’appartement qu’il nous faut et...
Elle le coupa brusquement, la mine plus sombre que jamais.
— Tu n’as pas bien entendu ce que je viens de te dire. On a trouvé une lettre bouleversante et on sait enfin qui a assassiné ces trente-six malheureux !
Nouveau silence. Smithback jeta un coup d’œil du côté de la fille de l’agence qui faisait semblant de regarder par la fenêtre, les oreilles dressées.
— Tu connais l’assassin ? demanda Smithback.
— Oui, c’est un type très bizarre du nom d’Enoch Leng, chimiste et spécialiste de taxinomie. La lettre en question a été écrite par un certain Shottum, qui possédait sur les lieux du crime une sorte de musée, le Cabinet de curiosités Shottum. Il avait loué tout un étage de sa maison à Leng qui y pratiquait des expériences. Shottum a fini par trouver étrange le comportement de son locataire et il s’est introduit dans le laboratoire de Leng pendant son absence. Il s’est aperçu que Leng enlevait des gens et les tuait avant de les disséquer et de leur retirer une partie de la moelle épinière pour s’en faire des injections.
— Des injections de moelle épinière ? Et pour quoi faire ?
Nora secoua la tête.
— Tu ne me croiras jamais. Il était persuadé d’arriver à prolonger la vie grâce à sa méthode.
— C’est incroyable !
Voilà qui ferait un article absolument hallucinant ! Smithback regarda subrepticement la fille de l’agence, plongée dans l’examen d’un chambranle de porte. Elle avait visiblement oublié sa montre et son rendez-vous.
— J’ai eu la même réaction que toi, reprit Nora en frissonnant. Je n’arrête pas de penser à cette lettre. Et je te fais grâce des détails ! Tu aurais dû voir la tête de Pendergast. On aurait dit qu’il venait de lire son nom dans la rubrique nécrologique d’un journal. Et ce matin, quand j’arrive au Muséum pour consulter d’autres papiers de Shottum retrouvés par l’archiviste, qu’est-ce que j’apprends ? Qu’une partie des archives vient d’être réquisitionnée par la direction, y compris le fonds Shottum. Tu ne vas pas me dire qu’il s’agit d’une coïncidence. Je suis persuadée que l’ordre venait directement de Brisbane ou de Collopy, mais je ne peux évidemment pas leur demander.
— Tu as une photocopie de cette fameuse lettre ?
Le visage de Nora se détendit légèrement.
— Pendergast m’a demandé d’en faire une, hier. Sur le moment, je ne comprenais pas pourquoi il était si pressé. Maintenant, je sais.
— Et tu l’as avec toi ?
Du menton, elle lui désigna son sac.
Smithback réfléchit rapidement. Nora n’avait pas tort : ce n’était pas une coïncidence. La direction du Muséum avait-elle quelque chose à cacher ? Qui était cet Enoch Leng ? Quels étaient ses rapports avec le Muséum ? Ou bien alors s’agissait-il d’une simple crise de paranoïa de la part d’une direction habituée à faire transiter la moindre information par son service communication ? Sans parler de Fairhaven, le promoteur immobilier, un des plus gros mécènes du Muséum comme par hasard... De quoi faire un article juteux à souhait.
— Tu peux me montrer la lettre ?
— Je voulais même te la donner pour que tu la mettes en lieu sûr. Je n’ose pas la prendre avec moi au Muséum. Mais il faut que tu me la rendes ce soir.
Smithback acquiesça et elle lui tendit une grosse enveloppe qu’il enfouit aussitôt dans son attaché-case.
L’interphone se mit à vibrer.
— Mon rendez-vous suivant, fit la fille de l’agence. Dois-je leur dire que l’appartement est déjà pris ?
— Non, répondit Nora d’un ton autoritaire.
Haussant les épaules, la femme se dirigea vers l’interphone.
— Nora, gémit Smithback avant de s’adresser à la fille de l’agence. Mais si, nous le prenons.
— Désolée, Bill, mais je ne suis pas prête.
— La semaine dernière encore, tu disais que...
— Je sais ce que je disais, mais je n’ai plus la tête à visiter des appartements. D’accord ?
— Non, je ne suis pas d’accord !
On sonna à la porte et la fille alla ouvrir. Deux hommes entrèrent. L’un était petit et chauve, l’autre grand et barbu. Ils jetèrent un coup d’œil rapide au salon avant de visiter la cuisine et les deux chambres.
— Nora, je t’en prie, tenta une dernière fois Smithback. Écoute, je sais bien que ton installation à New York et ton job au Muséum ne se sont pas toujours bien passés. J’en suis sincèrement désolé, mais ça ne veut pas dire que tu...
Quelqu’un fit couler la douche dans la salle de bains, puis les deux hommes repassèrent au salon. En tout, la visite avait duré moins de deux minutes.
— Parfait, dit le petit chauve. Votre commission est de dix-huit pour cent, c’est bien ça ?
— Tout à fait.
— Très bien, fit-il en sortant son chéquier. À quel ordre ?
— Je préfère du liquide, on fera un crochet par votre banque en sortant.
— Attendez une seconde, s’interposa Smithback. Nous étions ici avant vous.
— Désolé, répondit poliment l’un des deux types, l’air étonné.
— Ne faites pas attention à eux, s’écria la fille de l’agence. Ils étaient justement sur le point de s’en aller.
— Allez viens, Bill, dit Nora en le poussant vers la porte.
— Nous étions là avant vous, et je le prends, seul s’il le faut !
Le petit chauve détacha son chèque d’un bruit sec et la fille le lui arracha quasiment des mains.
— J’ai le bail avec moi, dit-elle en tapotant son sac. Nous n’aurons qu’à le signer à la banque.
Nora en profita pour tirer Smithback par la manche et claquer la porte derrière eux. Un silence tendu les accompagna tout au long du trajet de l’ascenseur.
Une minute plus tard, ils étaient à nouveau dans la rue.
— Je dois retourner au boulot, dit Nora en détournant les yeux. Nous reparlerons de tout ça ce soir.
— Pour en reparler, on va en reparler, tu peux me faire confiance.
La nuit tombait. Smithback la regarda s’éloigner dans la 99e Rue. Nora lui avait rarement paru aussi jolie, les cheveux au vent, son trench-coat flottant autour des reins. Il était anéanti. Après tout ce qu’ils avaient vécu ensemble, Nora n’avait pas envie de vivre avec lui. Il se demanda ce qu’il avait bien pu lui faire. Peut-être lui en voulait-elle de l’avoir poussée à quitter Santa Fe ? Ce n’était tout de même pas de sa faute si le musée Lloyd avait fermé ses portes et si son patron au Muséum était un connard de première. Comment lui faire changer d’avis ? Comment lui prouver qu’il l’aimait vraiment ?
Un plan commençait à germer dans un coin de son cerveau. Nora n’avait aucune idée du pouvoir de la presse en général, et du New York Times en particulier. Une institution comme le Muséum ferait n’importe quoi pour ne pas être montrée du doigt. Mais oui ! Il suffisait d’y penser ! Smithback venait de trouver un moyen imparable de lui obtenir la subvention dont elle avait besoin, avec en prime la collection Shottum. Nora lui en serait éternellement reconnaissante. Mais il fallait faire vite s’il voulait que son papier sorte avec la première édition.
— Hé ! mon pote ! fit une voix traînarde derrière Smithback.
Il se retourna et vit les deux clochards, le teint animé et la démarche hésitante, accrochés l’un à l’autre. Le premier brandissait fièrement un sac en papier.
— Viens donc boire un coup à notre santé ! Smithback prit dans sa poche un nouveau billet de vingt dollars et l’agita sous le nez du plus sale des deux hommes.
— J’ai un petit service à vous demander, les gars. D’ici quelques minutes, vous verrez sortir de cette maison une fille très mince, habillée tout en noir. Elle sera avec deux types, vous ne pouvez pas vous tromper. Elle s’appelle Millie. Faites-lui un gros baiser bien baveux de ma part, d’accord ?
— Compte sur nous, fit l’homme en lui arrachant le billet des mains pour le fourrer dans sa poche.
En se dirigeant vers Broadway, Smithback voyait presque la vie en rose.